L’art n’est, pas plus aujourd’hui qu’hier, étranger à l’économie, ses acteurs et ses règles du jeu. La parenthèse romantique et le mythe de la Modernité qui l’avaient soustrait aux exigences matérielles sont en train de se clore, à mesure que reculent les subventions de l’Etat d’une part, et que s’accroît le régime de sa marchandisation (élitiste dans le cadre du marché de l’art ou très large dans le cadre des industries du divertissement).
Rappel historique
- Années 1970 : la critique radicale du système capitaliste par les artistes prend des formes diverses, issues de postures pionnières (Duchamp, Klein, Beuys, Broodthaers) : engagement idéologique, parodie, détournements… Les institutions artistiques fonctionnent alors comme paravent entre les artistes et le marché, et participent de cette critique en la rendant possible.
- Années 1980 : Artiste et Homo economicus font bon ménage, voire se trouvent des intérêts communs. Des artistes s’emparent des rouages du marché à leur profit, les exploitent à leur tour, et défendent une compatibilité nouvelle entre quantification financière et qualité de la production artistique. Cynisme de « stars » aux carrières fulgurantes telles Damien Hirst, aujourd’hui Jeff Koons.
- Années 1990 : Culturalisation de l’économie. Tandis que l’économie elle-même a intégré la critique artiste au point d’en adopter les valeurs, les artistes, ni critiques, ni cyniques, élargissent à l’entreprise leur champ d’intervention : résidences et confrontations pluridisciplinaires (laboratoires, ingénieurs…), artistes-entrepreneurs ou prestataires de services, etc.
En 2008, ces trois postures artistiques face à l’économie perdurent mais peinent à imposer de nouvelles modalités d’existence pour les artistes. C’est qu’elles tiennent de la « réaction » bien plus que de la proposition réelle. Autocensure de la part des artistes ? Ignorance du monde économique ? Indifférence de deux mondes qui s’ignorent ?
Quelques observations issues de mon expérience professionnelle pour ouvrir le débat :
Oui, l’économie a triomphé partout au point de fonder le pouvoir, au détriment du politique (et ce partout dans le monde, des pays occidentaux aux pays émergents) mais par ailleurs les mutations de l’économie de l’immatériel font aujourd’hui de ses acteurs de nouveaux interlocuteurs attentifs à l’art, non pas comme loisir passif ou esthétique, mais bien comme lieu de questionnement, de remise en question, de renouvellement.
C’est pourquoi, les entreprises et leurs collaborateurs, s’ouvrent de plus en plus à l’art et aux artistes. Expositions dans les locaux, ateliers co-participatifs avec des artistes, performances devant les collaborateurs : les entrées de l’art contemporain dans l’entreprise se multiplient, sous de multiples formes, pour le meilleur et pour le pire. Simple quête d’un « devin » de l’innovation, d’un « supplément d’âme », d’un « sens » à ses actions quotidiennes ? Simple alibi qui instrumentaliserait à nouveau les artistes? Parfois, c’est vrai bien sûr, mais souvent, ça ne l’est pas ! A nous d’y répondre sans tomber dans le piège !
Comme acteurs économiques, c’est du nombre considérable et de la diversité des dirigeants et salariés d’entreprise que je parle. J’observe (depuis 12 ans) que leur tolérance aux règles du jeu économique s’affaiblit et que leurs attentes à l’égard de propositions alternatives ne cessent de croître, qu’ils soient cadres, dirigeants et même entrepreneurs, ou pas. Il s’agit parfois de personnes rompues à fréquenter les musées et expositions, mais il ne s’agit qu’exceptionnellement de familiers de l’art contemporain. Et pour cause, celui-ci fonctionne en huis-clos depuis plus de 30 ans ! Ils n’ont donc à peu près aucune chance de croiser, même en tant que « public naturel » (Alexandre Gurita), les propositions de la BDP.
Exemples vécus et récents : Tel club de dirigeants de PME, responsables de 15 à 2500 salariés, me fait intervenir sur : « Montrez-nous de l’art contemporain, pour nous aider à décrypter notre environnement complexe ! ». Telle équipe de la direction informatique de la Société Générale (oui, oui !!) me fait intervenir sur : « est-ce-qu’il y a une valeur travail à partager ? » Tel cabinet de recrutement me fait intervenir sur « comment les impressionnistes ont-ils su travailler à plusieurs ? » Tels club de PDG des grandes entreprises françaises m’interroge sur : « comment Rubens, Raphaël, Rembrandt ont-ils dirigé leurs ateliers, comment ont-ils réussi à innover et transgresser les règles de leurs commanditaires ? » etc
Hélène Mugnier
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