L'art du secret
De mes derniers échanges avec Saint-Thomas l’Imposteur, je retiens surtout son projet d'infiltration institutionnelle qui consiste à mener des interventions à valeur artistique et poétique dans le cadre d'un univers de travail régi par un système organisé de règles. Sans doute pour donner plus du relief au caractère artistique des manoeuvres à faire, Saint-Thomas l’Imposteur a une certaine prédilection pour les milieux qui oeuvrent dans des secteurs d'activité situés sur la rive opposée de la création artistique.
Sa démarche utilise notamment le principe de déstabilisation par la surprise et l'amusement pour questionner des valeurs et des vérités, conduisant le commun des mortels à remettre en jeu sa propre conception du monde. Ses actions à vocation artistique me paraissent être des interventions d'autant plus efficaces qu'elles se posent dans le cadre d'un environnement de travail, c'est-à-dire dans un espace circonscrit et un temps comptabilisé. L'idée que la valeur de gestes artistiques accomplis dans un milieu "d'économie laborieuse" repose sur la recherche de ruses et d'astuces qui permettent de mieux les cacher m'a particulièrement inspirée.
Depuis quelques années, je conduis un travail de recherche en ethnomusicologie sur les pratiques musicales des Itcha du Bénin, un sous-groupe yoruba, et plus particulièrement sur la musique faite par une petite communauté de femmes initiées au culte d'une importante divinité locale. L'un des traits les plus marquants de cette communauté d'initiées est leur propension à dissimuler leurs actions les plus efficientes, d'où le sentiment que le culte qu'elles rendent à leur divinité d'élection est un véritable culte du secret. La face la plus immédiatement sensible de ce culte est l'exécution d'un répertoire de chants et de danses, auquel j'ai consacré l'essentiel de mon travail de recherche jusqu'à maintenant. Après avoir analysé et décrit le système musical propre à ce répertoire, tel qu'il est conçu par les musiciennes et les initiées, j'aimerais maintenant tenter de l'observer selon un autre angle de vue centré sur le sens de cette quête du secret et de la dissimulation, dans le contexte de leur production artistique.
Cet essai vise à apporter une modeste participation à la démarche initiée par Saint-Thomas l’Imposteur, en proposant un autre regard sur la quête du secret envisagé comme mode d'existence d'une pratique artistique, en l'occurrence la musique et la danse des initiées chez les Itcha du Bénin.(1)
Madeleine Leclair (Septembre 2007)
1. Les Itcha représentent une population d'environ vingt-cinq mille individus habitants une vingtaine de village situés de part et d'autre de la frontière séparant le centre du Bénin et du Togo.
|